L'esprit et la chair (2)
L’esprit qu’on a si souvent dressé contre la chair ne reconnaît pas
l’opposition qu’on lui impute. Bien au contraire c’est la chair dans
l’esprit qui se reconnaît dans l’épuisement d’elle-même par elle-même.
L’esprit sait qu’il précède à la matière, qu’il la fonde à chaque instant
temporel et qu’il se miroite en elle dans le prolongement à l’infini de sa
forme. Cette dernière, rattachée traditionnellement à la matière, possède
en elle plus d’une propriété métaphysique, dont l’intelligence.
Les
artistes connaissent ce sentier mieux que les autres.
Par exemple, Dans l’une des lettres des années hollandaises, Vincent van
Gogh, géant qui, mieux que quiconque, connaissait ladite dichotomie,
réclame énergiquement de son frère Théo de lui envoyer d’autres spécimens
de cette « craie de la montagne », puisque celle-ci collabore à l’œuvre
et y met du sien, de son intelligence à elle.
Donc, je disais que c’est la chair qui s’épuise elle-même par elle-même.
C’est la chair qui se sait vieille et qui se le dit à voix haute.
L’esprit, quant à lui, le projette à l’extérieur. L’esprit parle, il
communique avec le monde.
Le monde est un abîme de l’irréel et ils y
courent plus de fantômes que d’apparences sereines.
L’esprit ne reconnaît pas la plainte de la chair comme une vérité, même si
celle-là est automatiquement élevée à une apparence réelle par son
enracinement efficace dans le temps de la vie. L’esprit reconnaît ce
croissement comme la terre reconnaît les poids gênants des grosses bêtes.
Au demeurant, moi-même, là-bas au Liban, je vivais cette crainte des
bombardements comme celle de choses impossibles. En fait, il me semble que
j’avais plus peur des ombres noires de notre grand salon que des obus qui s’abattaient sur nous
jours et nuit pour des semaines entières parfois.
Je me souviens même que ma mère, qui me protégeait toujours comme son bien
le plus précieux, m’amenait des fois visiter ma grand-mère à pieds et
parmi les tirs.
Une fois, je m’en souviens
aujourd'hui encore comme si c’était
hier, on pouvait voir les visages des deux miliciens qui tiraient l’un sur
l’autre à coups de kalachnikov d’une rue à l’autre.
Ce jours-là, tout d’un coup,
on s'arrêta et on nous laissa passer.
On n’a pas tiré sur nous, pourtant cela aurait pu arriver. Pour eux, ça
aurait été un autre gâchis, ni plus ni moins.
J’ai vu la vie, la vraie vie fleurir et un parfum de fleurs encensées
monter dans le ciel.
Dans l’inégalé chef-d’œuvre d’Andreï Tarkovski, Le Sacrifice, l’acteur (Erland
Josephson) dit à son fils que « la mort n’existe pas, il y a juste
la peur de la mort. »
Cette peur de la mort, Tarkovski devait bien la connaître au moment où il
réalisait son œuvre ultime. Il était fatalement atteint par le cancer et
savait qu'il ne reverra plus jamais son propre fils.
En dépit de cela, l’œuvre en question prouve de la façon la plus
irréfutable que l'Esprit, même affecté par la plus grande
immense des douleurs, est un domaine où la chair n’a presque plus d’appui,
ma foi, autre que celui de l’Esprit lui-même. C’est ainsi que, comme le
rappelle Georg Tintner, Mozart écrivit ses 3 dernières symphonies, dont la
glorieuse Jupiter (No. 41 in C, K.551) à un moment où il n’avait pas la
moindre raison objective pour se sentir glorieux. La gloire émanait d’une
sphère mystérieuse de son âme.
Hélas! Que cette âme fut tourmentée!
On peut dire la même chose, sinon davantage, de Beethoven, qui écrivit
dans la surdité la plus totale et dans l’isolation du monde six des plus
grandes symphonies de l’histoire de la musique, pour ne pas mentionner les
sonates, les quatuors et les messes, etc.
Nombreux sont les artistes qui nous témoignent cet élan dont parle
Kandinsky : « Comme si ce corporel avait une importance chez tels martyrs,
divins serviteurs des hommes, méprisant le corporel, seulement imbus du
spirituel.»
Québec le 15 septembre 2005
Khalil Ibrahim