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Sur la signification du « spirituel » dans l'art...
(Première
partie, publiée le 13 juillet 2005)
Par Khalil Ibrahim
On m’a demandé récemment de commenter et d’expliquer
l’usage du mot « spirituel » dans les écrits de Kandinsky. Je me suis rappelé de
cette demande en préparant ce site web, non pas à cause d’un soi-disant rapport
entre le virtuel et le spirituel, mais plutôt en raison de la tentation même de
ce dernier, qui demeure la cause principale de mon entreprise.
Le spirituel est ce grand Ouvreur, il désigne l’engagement
de l’homme envers la nature (êtres et choses) de même que la dissolution des
deux devant le mystère de la Vie, à l’unisson, en sourdine, dans une
prosternation vidée du monde, brûlant dans son ardeur chaude le froid de toutes
les ombres de l’ici, du là-bas, du maintenant et de l’autrefois.
Kandinsky et la lecture du spirituel :
Le livre de Wassily Kandinsky intitulé
Über das Geistige
in der Kunst, insbesondere in der Malerei (Du Spirituel dans l’art et dans
la peinture en particulier), publié en 1912 à Munich chez Piper, fut rédigé dès
1909, donc avant la fameuse « première œuvre abstraite » que Kandinsky assure
avoir exécutée en 1910.
Dans la préface de sa traduction du livre de Kandinsky,
signée en 1988, Philippe Sers affirme ce qui pourrait nous sembler évident de
prime abord, mais qui en réalité ne l’est pas. « Du Spirituel dans l’art
implique spiritualisme, dit-il. Il y a spirituel dans l’art, avant tout, parce
qu’il y a spirituel. »[1]
Pour Sers, ce titre, et surtout ce contenu, servent à nous rassurer du fait que
« l’âme est un acquis ». Sers devance bien sûr son lecteur en lui affirmant non
seulement qu’il y a spirituel pour Kandinsky, mais aussi que celui-ci baigne
dans une tradition que le contenu du livre affirme à chaque page. Donc, en
filigrane du panorama, Sers explique que : « Il y a un itinéraire d’union à
l’Être, et le monde lui-même est en progrès vers une Apocalypse que nous pouvons
déjà entrevoir »[2].
Quand au message lui-même, Sers affirme que le message est judéo-chrétien, « à
quelques nuances, à quelques pudeurs près ».
Pour sa part, l’éminente spécialiste Peg Weiss, dans un
ouvrage concerné par le rapport entre l’influence du Jugendstil et l’évolution
vers l’abstraction de la peinture de Kandinsky, s’arrête aussi sur la
signification de ce spirituel (Geistig). Elle examine pour cela un terme proche,
courant dans le milieu artistique munichois de l’époque. Le terme allemand
geistreich, qui voudrait dire en français « plein d’esprit », était, selon
Weiss, utilisé de plus en plus pour signifier ce qu’aucune idée
« intellectuelle », ni aucune idée qui puisse s’exprimer à travers des mots (« any
thought that can be as well expressed in words »[3]),
ne puissent rendre. Ce terme ne s’applique pas à la technique en soi, ni à
l’imitation de la nature non plus, ajoute Weiss.
On pourrait se demander si le spirituel n’est autre que
l’œuvre elle-même, ou mieux : ce contenu que l’oeuvre laisse transparaître. Ou
bien encore, est-ce l’inspiration, ou peut-être le secret divin, qui oriente la
vie, comme dans la signification biblique donnée au Saint-Esprit ?
Il faudrait pour répondre à la première question insister
sur une division importante que Kandinsky opère au sein de l’œuvre-objet d’art :
« la forme n’est que l’expression d’un contenu »[4],
nous dit-il. La première partie de la réponse est déjà contenue dans cette
affirmation. Ni la présence matérielle de l’œuvre-objet, ni la forme en tant que
telle (mais, comme on verra par la suite, plutôt comme être spirituel),
ne peuvent, à elles seules, se poser comme étant du spirituel : c’est plutôt au
contenu que revient cette distinction. Quand on dit contenu, on dit, bien
entendu, contenu abstrait, ou mieux encore : esprit abstrait. Cet esprit
abstrait est défini par Kandinsky comme : « La force qui pousse l’esprit humain
vers l’avant et vers le haut »[5].
Une remarque importante, tant elle parle de la différence
essentielle entre, d’une part, ce qui est figuratif – donc intellectuel et
conceptuel de par sa configuration visible, puisqu’il communique des rapports
entre des personnes ou des objets extérieurs – (cavalier), et d’autre part ce
qui est abstrait – qui ne communique aucune information conceptuelle sur le
monde - (cercle) : cet esprit abstrait est indépendant des théories, comme
l’affirme Kandinsky haut et fort vers la fin de Du spirituel : « Non, lorsque
l’âme de l’artiste vit réellement, il n’est pas nécessaire de l’appuyer de
pensées ou de théories. »[6]
Or, dans cette conclusion se trouvent affirmés deux
principes indissociables dans la pensée de Kandinsky, à savoir : l’âme et la
vie.
Si l’âme comme concept relevant du divin, rattaché par Sers
à la tradition judéo-chrétienne, est à la base de l’expérience spirituelle chez
Kandinsky, puisque c’est en elle que transcende l’esprit abstrait, nous pourrons
constater d’après l’extrait ci-dessus que ce principe reste insuffisant à lui
seul, puisqu’il est rattaché à une autre condition : la vie. Il faut que l’âme
vive, nous dit Kandinsky, et il faut qu’elle vibre, et c’est l’artiste vivant,
l’artiste-main qui a pour mission de la mettre en vibration : « l’artiste est la
main qui, par l’usage de la touche (= forme), met l’âme humaine en vibration[7]. »
On voit bien que le principe de la transcendance est
rattaché chez Kandinsky au principe de la vie, dont même le spirituel devient
tributaire, « un mode de réalisation » selon Michel Henry.
On pourrait déjà le deviner : le spirituel est ce lien
entre l’âme et la vie.
Michel Henry explique cette connexion que constitue le
principe « spirituel » de la façon suivante : « Parce que la vérité de l’art
n’est qu’une transformation de la vie de l’individu, l’expérience esthétique
contracte avec l’éthique un lien indissociable, elle est elle-même une éthique,
une ‘‘pratique’’, un mode de réalisation de la vie. Cette connexion intérieure
de la vie esthétique à la vie éthique, c’est ce que Kandinsky appelle le
‘‘spirituel’’[8]. »
Ainsi, selon Henry, Du Spirituel dans l’art et dans la
peinture en particulier « propose un programme de régénération »[9].
Ce programme aurait eu en quelque sorte deux grandes étapes.
La première étape serait celle de l’établissement, « contre
le naturalisme » et donc contre le matérialisme, qui aurait particulièrement
fleuri au XIXe, de l’affirmation du spirituel comme « la dimension propre de
l’art »[10].
La deuxième étape du programme en question représente pour
Henry le fait d’« étendre l’art à la sphère entière de l’activité humaine ».
Cette phase, en influant sur la production industrielle des objets, aurait pour
but d’allier à leur fonctionnalité « une dimension proprement esthétique de
telle façon que, mise en relation avec nôtre être dans la consommation ou dans
l’utilisation, elle soit pour nous l’occasion d’accomplir notre destination
propre »[11].
Henry considère que telle est la signification du ralliement de Kandinsky au
Bauhaus en 1922 en réponse à l’appel de Gropius. Il souligne que Kandinsky a su
faire partager son idéal « d’une signification messianique de l’art qu’il avait
développée dès l’écrit fondamental de 1912 »[12].
Le spirituel entre Kandinsky et Hegel
Dans cette interprétation, la pensée de Kandinsky semble se
retrouver dans le prolongement de la philosophie hégélienne, philosophie qui
situe l’avènement de l’idéal romantique, en opposition à l’idéal classique, au
moment de l’établissement du christianisme en Occident.
Dans ses cours d’esthétique, Hegel enseignait que l’idée
fondamentale de l’art romantique est : « l’accord de l’esprit avec son essence,
la satisfaction de l’âme, la réconciliation de Dieu avec le monde, et par là
avec lui-même[13] ».
D’ailleurs Hegel nous affirme l’essentiel de ce que Henry avance au sujet de
l’essence de l’art, à savoir que : « À l’origine de l’art, la tendance de
l’imagination consistait à faire effort pour s’élever au-dessus de la nature et
atteindre la spiritualité[14].»
Toutefois, un rapprochement serré, d’une part, des idées de
Kandinsky, et, d’autre part, celles de Hegel, montre une claire opposition dans
leur vision du spirituel. La preuve que je prendrais (qui est aussi la
raison de l’opposition peut-être ?) est dans la relation binaire suivante : La
forme comme être spirituel (Kandinsky) / La forme comme aliénation d’un concept
(Hegel).
Voici comment Kandinsky résume concrètement l’idée
abstraite de la forme comme être spirituel qui se dissout dans l’« enveloppe
objective » comme les mots dans une prière ou encore les parfums dans un champs
:
La forme proprement dite, même
si elle est parfaitement abstraite ou ressemble à une forme géométrique, a sa
propre résonance intérieure. La forme est un être spirituel doué de
propriétés qui s’y identifient. Un triangle (sans autres précisions :
pointu, plat ou équilatéral) est un de ces êtres avec son parfum spirituel
propre. Associé à d’autres formes, ce parfum se différencie, s’enrichit de
nuances harmoniques mais reste au fond inchangé, comme le parfum de la rose que
l’on ne saurait confondre avec celui de la violette. Il en est de même pour le
cercle, le carré et toutes les formes possibles.[15]»
(Mon emphase)
On remarque d’après cet extrait que la méthode
kandinskienne, de laisser agir l’absolu à travers la forme, selon une
unité quasi immédiate, non idéale, entre forme et contenu, s’oppose
concrètement à l’idée hégélienne de l’appréhension d’une unité pensée
qui établit l’adéquation de la forme au contenu comme une objectivation de
la subjectivité (forme) et de l’absolu (forme pure) dans l’acte de
la représentation.
Cette opposition se concrétise davantage dans le fait
qu’alors que Kandinsky, qui opte instinctivement pour la peinture abstraite où,
comme plusieurs l’ont souligné, la distinction entre l’artiste (sujet) et le
divin est abolie par l’acte même de l’abolition de l’objet dans la
représentation, conclut que «la forme est un être spirituel doué de propriétés
qui s’y identifient », Hegel, quant à lui, refuse de concevoir que : « le
principe universel et divin se dissémine dans toutes les formes diverses que
présente la réalité visible dans le monde.»[16]
C’est à ce moment là qu’émerge la question du symbolisme
Hegel définit le premier moment de l’art symbolique comme
suit : « Le symbole a pour principe la combinaison intime de la signification
générale, et par conséquent spirituelle, avec la forme sensible, quel que
soit d’ailleurs le degré de conformité entre les deux éléments, l’inadéquation
entre les deux échappant encore à la conscience.[17]»
(Mon emphase)
À mon avis, ce moment correspond largement à la lutte entre
la peinture conceptuelle-figurative, d’un côté, et la peinture
non-conceptuelle-figurative (abstraite ?), de l’autre, mais c’est aussi le
moment de la lutte entre le rationnel et l’irrationnel (la nature). On y
remarque que Hegel est particulièrement non disposé à relâcher la grippe de l’esprit-rationalité
sur l’acte de l’imagination (création des images) et de
la divination. Le spirituel est, dans ce sens, pris en piège dans le rationnel
et le conceptuel et la « signification spirituelle » devient une conséquence de
la « signification générale ».
L’intransigeance de Hegel le pousse à exclure de la sphère
de « l’art véritable » des catégories et des périodes complètes, parce que
l’unité immédiate « irréfléchie » entre le signe et le signifié, en l’occurrence
entre la nature et le divin respectivement, représentait pour Hegel un stade
reculé de la formation du symbole, qui serait un stade primitif dépourvu de la
réflexion nécessaire à l’art et qui précèderait même la naissance véritable de
celui-ci.
Toujours dans l’intérêt de bien cerner le « spirituel »
comme moteur de la création chez Kandinsky, en opposition à une conception
constituant le spirituel autour du conceptuel et rendant celui-là dépendant de
celui-ci, la comparaison avec Hegel est encore intéressante si on se penche sur
leur interprétation de l’esprit dans lequel vit l’œuvre et traverse les siècles.
À cet effet, on retrouve ce dédain de Hegel pour tout autre
art que celui qui « parle le langage clair et intelligible de l’esprit » dans
une déclaration qui nous semblerait aujourd’hui (je l’espère) complètement vide
de sens : « Mais leur [les Égyptiens] monuments restent encore mystérieux et
muets, sans voix et sans mouvement, parce qu’ici même, l’esprit n’a pas encore
trouvé la vie qui lui est propre, et ne sait pas encore parler le langage
intelligible et clair de l’esprit.[18]»
Sans s’y référer, Kandinsky semble répondre à l’arrogante attitude de Hegel en
parlant des « nécessités mystiques » qui constituent ce que Kandinsky appelle «
la nécessité intérieure ».
« Une sculpture égyptienne, écrit Kandinsky, nous émeut
certainement plus aujourd’hui qu’elle n’a pu émouvoir les hommes qui l’ont vu
naître. […] Aujourd’hui nous entendons en elle la résonance dénudée de
l’éternité […[19]]
Chez Kandinsky, « le spirituel » est le grand Ouvreur des
pages de l’histoire, il domine le temps. Chez Hegel, du moins dans la peinture,
le spirituel est un produit, il est soumis à la dialectique de l’histoire, il
est dominé par le temps.
(La suite à venir bientôt)
Bienvenue sur mon site Web
[1]
Philippe Sers, dans : Wassily
Kandinsky. Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier.
Paris : Denoël, 1989, p. 17.
[3]
Weiss, Peg. Kandinsky In
Munich : The Formative Jugenstil Years.
Princeton: Princeton University Press, 1979,
p. 112.
[4]
Wassily Kandinsky, « Sur la question de la forme ». In
L'Almanach du "Blaue Reiter". Paris : Klincksieck, 1981. p.198.
[6]
Kandinsky,
Du spirituel, op.cit. p. 201-202.
[8]
Michel Henry. Voir l’invisible
sur Kandinsky. Paris : François Bourin, 1988, p. 38-39.
[13]
Hegel. Esthétique I. Paris: Librairie générale francaise, 1997,
p. 659.
[16]
Hegel, Esthétique I, Paris : Librairie Générale Française, 1997, p.
431
[19]
Kandinsky,
Du spirituel, p. 134.
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