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Esprit et chair (2)

(Première partie, publiée le 13 juillet 2005)

Par Khalil Ibrahim

 

 

L’esprit qu’on a si souvent dressé contre la chair ne reconnaît pas l’opposition qu’on lui impute. Bien au contraire c’est la chair dans l’esprit qui se reconnaît dans l’épuisement d’elle-même par elle-même. L’esprit sait qu’il précède à la matière, qu’il la fonde à chaque instant temporel et qu’il se miroite en elle dans le prolongement à l’infini de la forme. Cette dernière, rattachée traditionnellement à la matière, possède en elle plus d’une propriété métaphysique, dont l’intelligence. Les artistes connaissent ce sentier mieux que les autres.

 

Dans l’une des lettres des années hollandaises, Vincent van Gogh, géant qui, mieux que quiconque, connaissait ladite dichotomie, réclame énergiquement de son frère Théo de lui envoyer d’autres spécimens de cette « craie de la montagne », puisque, selon lui, celle-ci collabore à l’œuvre et y met du sien, de son intelligence à elle.

 

Donc, je disais que c’est la chair qui s’épuise elle-même par elle-même. C’est la chair qui se sait vieille et qui se le dit à voix haute. L’esprit, quant à lui, le projette à l’extérieur. L’esprit parle, il communique avec le monde. Ce dernier est un abîme de l’irréel et ils y courent plus de fantômes que d’apparences sereines.

 

L’esprit ne reconnaît pas la plainte de la chair comme une vérité, même si celle-là est automatiquement élevée à une apparence réelle par son enracinement efficace dans le temps de la vie. L’esprit reconnaît ce croissement comme la terre reconnaît les poids gênants des grosses bêtes.

 

Au demeurant, moi-même, là-bas au Liban, je vivais cette crainte des bombardements comme celle de choses impossibles. En fait, il me semble que j’avais plus peur des ombres noires que des obus qui s’abattaient sur nous jours et nuit  pour des semaines entières parfois.

Je me souviens même que ma mère, qui me protégeait toujours comme son bien le plus précieux, m’amenait des fois visiter ma grand-mère à pieds et parmi les tirs. Une fois, je m’en souviens maintenant comme si c’était hier, on pouvait voir les visages des deux miliciens qui tiraient l’un sur l’autre à coups de kalachnikov d’une rue à l’autre. Mais tout d’un coup, on nous laissa passer puis on a repris de plus belle après.

 

On n’a pas tiré sur nous,  pourtant cela aurait pu arriver. Pour eux, ça aurait été un autre gâchis , ni plus ni moins.

 

J’ai vu la vie, la vraie vie fleurir et un parfum de fleurs encensées monter dans le ciel.

 

Dans l’inégalé chef-d’œuvre d’Andreï Tarkovski, Le Sacrifice, l’acteur (Erland Josephson) dit à son fils, après que celui-ci ait sursauté à l’évocation par son père du thème de la mort, que « la mort n’existe pas, il y a juste la peur de la mort. »

 

Cette peur de la mort, Tarkovski devait bien la connaître au moment où il réalisait son œuvre ultime. Il était fatalement atteint par le cancer et était définitivement séparé de son fils par la force des éléments extérieurs.

En dépit de cela, l’œuvre en question prouve de la façon la plus irréfutable que ce tout puissant esprit, même affecté par la plus grande immense des douleurs, est un domaine où la chair n’a presque plus d’appui, ma foi, autre que celui de l’esprit lui-même.  C’est ainsi que, comme le rappelle Georg Tintner, Mozart écrivit ses 3 dernières symphonies, dont la glorieuse Jupiter (No. 41 in C, K.551) à un moment où il n’avait pas la moindre raison objective pour se sentir glorieux. La gloire émanait d’une sphère mystérieuse de son âme. Hélas! Que cette âme fut tourmentée!

 

On peut dire la même chose, sinon davantage, de Beethoven qui écrivit, dans la surdité la plus totale et dans l’isolation du monde, six des plus grandes symphonies de l’histoire de la musique, pour ne pas mentionner les sonates, les quatuors et les messes, et.

 

Nombreux sont les artistes qui nous témoignent cet élan dont parle Kandinsky : « Comme si ce corporel avait une importance chez tels martyrs, divins serviteurs des hommes, méprisant le corporel, seulement imbus du spirituel

 

Québec le 15 septembre 2005

Khalil Ibrahim

 

 

 

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