Les feuilles roses


Alors, je disais hier qu’après avoir vu le film où Michel-Ange était déguisé en acteur américain, je courus vite chercher des feuilles et des crayons pour dessiner.

Je me souviens encore de ces feuilles roses (couleur qui a trouvé usage plus tard dans mon œuvre) que quelqu’un avait ramassées dans la rue. C’était, je pense, des formulaires pour un ministère quelconque, peut-être celui des travaux publiques puisque je me souviens qu’il y avait à la fin une case pour la signature de l’ingénieur responsable.

À dire vrai, je ne suis plus certain si c’est moi ou un de mes parents qui avait amené ces feuilles à la maison chez nous, mais je pense que c’était plutôt moi. J’ai encore la mémoire de ces feuilles sur le pavé quelque part à Tripoli, peut-être à un endroit où je jouais avec mes camarades et mon cousin. Elles étaient d’un rose légèrement bleuâtre, avec une mince et précise écriture bleue foncée.

Je dessinais sur le dos de ces feuilles ou plutôt je m’efforçais ardûment à le faire. J’avais déjà 15 ou 16 ans et je ne savais pas encore dessiner, mais ce que je savais déjà c’était que dans deux ans je me présenterai à l’examen d’entrée aux Beaux-arts, à l’université.

Les dessins que je faisais étaient des copies de photos choisies par moi dans des vieilles revues que ma mère gardait encore. C’étaient, pour la plupart, des portraits de femmes, des visages dont je me souviens encore des traits avec précision. Bien sûr je n’avais aucune connaissance, fut-ce la plus rudimentaire, du dessin et je me donnais beaucoup de peine pour rendre ces visages.

Plus tard, un ami me prêta un livre pour apprendre le dessin et je me vis me mettre très vite à faire tous les exercices. C’était un de ces manuels commerciaux avec lesquels on ne va nulle part, mais qui néanmoins me fit faire certains progrès. Grâce à ces progrès, je me souviens avoir pu offrir un dessin représentant la tête du Christ à un Frère jésuite allemand de l’école (des Frères) où j’étudiais. C’était un homme pieux, bon, humble et terriblement sérieux. On l’appelait de son nom : Frère Hermann. Je fis le dessin exprès pour lui.

Ce dessin était l’un de mes premiers succès. À cet homme, je devais plus que la scolarité qu’il a payée pour moi pendant cette session. Mon père était très malade et allait se faire opérer bientôt pour un cancer de la vessie. Je devais à cet homme des conseils sur le bonheur, sur la forme et beaucoup de photos représentant la vierge Marie. Sur la forme, il m’a montré la vertu de garder toujours ce «beau sourire». Je n’ai jamais oublié ce conseil. Encore aujourd’hui, je pense à la mémoire de cet homme, parti en paix de ce monde en guerre.

Un autre de mes succès de l’époque fut une tête de Baudelaire, et en fusain cette fois-ci. Ce qui n’était pas mal du tout, surtout à quelque mois de l’examen d’entrée à l’Université Libanaise.


Québec, le 29 août 2005.