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Mes premiers
dessins
En ce qui concerne l’exécution de ces premiers dessins dont je parlais la
dernière fois, cela consistait principalement à créer contours, ombres et
lumières. La notion de ligne ou encore de forme m'était encore complètement
étrangère à cette période-là.
Je faisais ce travail soit avec une mine de plomb (une mine dure au début,
méthode à laquelle je suis revenu beaucoup plus tard), soit avec le fusain.
Quant à la technique, celle-ci consistait à modeler les valeurs à l’aide de
la paume et des doigts de mes deux mains. Cela s'appelait d'un nouveau mot
que j'ai appris dans ce manuel: l'estompage.
L'estompage consistait donc à y mettre ma peau, et cet usage de mon propre
corps comme outil de dessin me procurait un plaisir presque intenable.
Déjà, dès ce temps-là, rendre la ronde bosse avec des hachures ne me
satisfaisait guère. Il me semblait que ces lignes solides que mon mine de
plomb livrait dans la page vierge devaient avoir leur propre vie,
indépendamment de la forme qu’ils étaient supposés épouser et modeler. Je
n’aimais pas les contours parce qu’en suivant à l'aveuglette la réalité
extérieure de la forme, comme on me le proposait, le résultat final n’était
pas du tout une forme, mais plutôt une perte totale de l’énergie que me
livrait le déploiement de la vraie forme dans l’espace ou sur le plan
bidimensionnel de l'image que je copiais (ce dont il s’agissait
exclusivement au début).
Et que de remords et d’angoisse à cause de ce contour qui m’échappait et qui
se dissolvait complètement dans l’atmosphère aérienne des gris de ma paume
ou des tons plus foncé creusés dans la feuille par la chair morte de mon
annulaire ou de mon auriculaire!
Ainsi, lors du redouté et tant attendu examen d’entrée à l'université, pris
dans cette gestualité du dessin, j’ai tellement exalté les valeurs et
nuances du plâtre que j’ai complètement perdu les proportions. J’avais là
une harmonie et non une composition et surtout pas un dessin académique et
cela ne manqua pas de me donner la sensation de quelqu’un qui rate son avion
ou qui prend le mauvais train et se rend à l’autre bout de la ville plutôt
qu’à l’aéroport. Pour ce qui me concerne, je pensais que mon avion était
déjà parti.
Pris dans l’angoisse, et pour se rattraper, j’essaie de changer de feuille
et de tout reprendre, mais on ne me l’accorde pas. De toute façon, j’aurais
manqué de temps.
Je me souviens encore de cette ondulante brûlure dans l’âme, alors que je
m’avançais pour laisser mon dessin aux bons soins du surveillant. J’étais
abattu et dans ma tête se dressaient déjà certains visages moqueurs. J’avais
refusé de me présenter à une autre école et ma mère, qui était découragée de
mon choix, a tout fait pour me convaincre d’aller plutôt en décoration.
Maintenant, j’ai raté mon coup et je vais devenir la risée de tout le monde,
pensais-je.
Eh bien, à ma surprise, je réussis mon examen d’entrée, et même, coup de
théâtre, je suis même arrivé premier!
Québec le 31 août 2005
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