Une main blanche me sauva


Bien que ma première année au Département de peinture et de dessin (Beaux-arts) de l’Université libanaise ne fût pas aussi catastrophique que la deuxième année (où je fus carrément renvoyé de l’université) elle n’avait rien qui laissait présager la vie spirituelle que seul encore le doigt de Michel-Ange représentait pour moi. Il me semblait clairement que ni ce dernier ni les impressionnistes, que j’avais eu le temps d’étudier méticuleusement pendant l’été grâce à des livres, ont dû passer par une institution pareille. Tout m’y semblait creux. Il y avait plusieurs grands tableaux affichés dans les couloirs. Je les trouvais affreux. C’était comme si quelqu’un a fait exprès pour mélanger ses couleurs avec un puissant détergeant avant de venir les déposer sur ces schémas figés où l’on ne pouvait rien déceler excepté l’affreuse réalité extérieure des choses les plus insignifiantes : des bananes en plastique; des vases laides; toutes sortes de vieux accessoires sans le moindre charme; des paysages qu’on dirait sortis d’un vacuum ; des hommes et des femmes qui laissait tellement désirer la toile blanche, voire le carton épais.
 
Par la suite, j’ai vite et amèrement compris ce qui rendait ce monde si vide et si faux. Mes découvertes se révélèrent difficiles à gérer . La terre dans laquelle je voulais semer était morte à jamais et rien ne devait y pousser.
 
Même jusqu’à maintenant, le seul souvenir de ces couloirs est capable de me donner la plus désagréable des sensations à l’estomac.
 
Servi par une sanction disciplinaire, dès la fin de la deuxième année, je fus chassé de l’université de l’état libanais par décret. Celui-ci vint de la plus haute instance du pays du cèdre.
 
Un conseil des ministres présidé par le président-même de la république libanaise décida par une mesure exceptionnelle de me suspendre des études pendant un an.
 
Mon crime avait été de dénoncer une mauvaise gestion de l’argent du département et de parler haut et fort d’une grande injustice que subissait une personne.
 
Ainsi, j’avais sacrifié ce département pour aider la cause d’une autre étudiante de ma classe qui a eu un accident de voiture qui manqua de près de lui enlever la vie. La fille avait besoin de soins très coûteux. Or, suite à l’accident, on a constaté que l’argent qu’on versait au département comme cotisation pour l’assurance maladie n’avait jamais été remis à la compagnie. Donc, la fille s’est retrouvée victime une deuxième fois, mais cette fois-ci elle était victime de ce détail dont elle n’a pu être coupable, pas plus que le reste des étudiants dont moi. Cette complication menaçait pourtant sérieusement sa vie à elle.
 
Frustré de tout, j’avais cherché un mandat de mes collègues et avais publié à ce sujet un article enflammé dans un petit journal régional.
 
Aujourd’hui encore je me demande comment ces événements ont eu lieux et comment me suis-je retrouvé dans cette situation, mais surtout comment est-ce que j’ai pu m’en sortir de la sorte?
 
En fin de compte, la fille a eu les soins nécessaire et, après une longue convalescence, s’en est pas mal sortie. Quant à moi, c’était une autre aventure qui m’attendait.
 
Il y a eu une main blanche qui m’a sorti de là où j’étais. À cette main blanche je dois probablement ce que je suis maintenant.
 
Khalil Ibrahim
Québec, le 5 septembre 2005.